Hommage à Véronique, bâtisseuse des Maisons de l’Enfance
Après trente ans au service de la mère et de l’enfant en Polynésie, le Dr Véronique Saint-Blancat, médecin référent et architecte des Maisons de l’Enfance, quitte le Fare Tama Hau et le fenua pour retrouver ses proches en métropole. Portrait d’une femme qui a fait du partage son maître-mot.
Elle refuse le mot « retraite ». « Moi, je pars en voyage », corrige-t-elle dans un sourire. « Un voyage qui va être très long. Jusqu’à la dernière minute, on reste actif. » Voilà résumée, en une phrase, l’énergie que Véronique aura insufflée au Fare Tama Hau pendant plus de quinze ans.
D’une rive à l’autre, toujours autour de la mère et de l’enfant
Véronique Saint-Blancat arrive au fenua il y a trente ans, la trentaine à peine entamée, un bébé et un petit garçon dans les bras. Médecin épidémiologiste, elle laisse derrière elle dix années de médecine générale en France. « Je me suis toujours dit : je veux rendre à ce pays ce qu’il m’a offert pour élever mes enfants », confie-t-elle. Une promesse qu’elle n’a jamais cessé de tenir.
Son parcours polynésien se lit comme une longue fidélité à un même cap : l’enfant et sa famille. Le Centre de la mère et de l’enfant, les consultations de PMI, le service de santé scolaire, puis le développement du programme de dépistage des cancers gynécologiques à la Direction de la santé, sans oublier la rééducation fonctionnelle des tout-petits en pédiatrie au centre Te Tiare. « Un long parcours, vraiment, autour de la mère et de l’enfant. C’est assez centré là-dessus », résume-t-elle, avec la pudeur de celles qui ont beaucoup donné.
2009 : la page blanche d’un projet hors norme
En 2009, on vient la chercher. Le projet des Maisons de l’Enfance, lancé à l’initiative du ministre de l’époque, Armel Merceron, dans le cadre d’une convention État–Pays, cherche une plume pour lui donner corps. « C’était une coquille vide. On voulait faire des maisons de l’enfance, mais qu’est-ce qu’on allait y faire ? »
Ce qu’elle imagine alors est profondément innovant. Un double cahier des charges : l’éveil et la socialisation du tout-petit d’un côté, le soutien à la parentalité de l’autre – pensé, pour la première fois, comme une véritable prévention primaire. « Accompagner les futurs parents, les jeunes parents : ça, c’était tout à fait nouveau. » Ateliers d’éveil sensoriel et moteur, phases de jeu, préparation en douceur à l’entrée en scolarité, cafés parents, transmission entre pairs et entre générations… Le modèle est si riche que des délégations venues de métropole repartiront avec, sous le bras, en glissant : « Il nous faudrait ça. »
Un week-end pour tout jouer
Il y a des moments qui forgent une carrière. Pour Véronique, ce fut un week-end. Fin 2012, après trois années de mise en attente et de valses politiques, l’État réclame au Pays le remboursement de maisons construites mais inoccupées. Convocation un vendredi soir au ministère. « On m’a demandé : est-ce que vous pouvez nous présenter quelque chose ? J’ai passé tout mon week-end à rédiger. » Le mardi suivant, elle défend son projet devant le Président, le Haut-commissaire et les élus de l’assemblée. « C’est passé à la virgule près. » Mise au défi de tout mettre en œuvre, elle relève le gant. Les Maisons de l’Enfance ouvriront leurs portes en 2014.
C’est dans ce même élan qu’elle contribuera, à Punaauia, à la mise en place du dispositif passerelle : un sas tout en douceur qui permet aux tout-petits de découvrir l’école aux côtés de leurs parents, avant même la grande première du jour de la rentrée. « Faire que l’enfant entre en scolarité dans les meilleures conditions possibles » : une idée qui, chez elle, tient de la boussole.
« Déconstruire pour mieux reconstruire ensemble »
Derrière l’épidémiologiste, il y a une bâtisseuse d’équipes. Coordonner, former, transmettre : « Je leur disais tout le temps : regardez, prenez, et on construit avec les parents. Il n’y a pas de sachant et d’apprenant. On apprend à déconstruire pour mieux reconstruire ensemble. » De cette conviction naîtra le leitmotiv qu’elle aura porté avec ses équipes, année après année : « Promouvoir le bien-être des parents pour un meilleur devenir des enfants. »
C’est cette même impulsion qui, plus tard, élargira les Espaces Jeunes et leurs programmes mensuels, dans le sillage direct des Maisons de l’Enfance. « Nos missions n’ont pas changé depuis l’ouverture. Mais les actions, elles, peuvent s’enrichir au fil du temps, et elles continueront à s’enrichir avec les personnes qui les porteront. »
Un mot pour tout dire : partage
Lui demander de résumer trente ans en un seul mot, c’est la voir hésiter à peine. « Partage. Et transmission. » La transmission des professionnels vers d’autres professionnels, des parents vers les parents, des grands-parents vers les petits – savoir-faire culturels, tressage, cuisine, gestes du quotidien. « À partir du moment où l’on construit ensemble, sur la base du volontariat, sans stigmatisation, on va vers un mieux vivre ensemble. Chacun apporte sa petite pierre à l’édifice. »
Le plus beau des passages de relais
Alors, l’heure du départ, un retour en métropole pour se consacrer aux siens, se vit sans amertume. « C’est comme si je laissais un bébé. Je le confie à mes équipes, et je sais qu’il va être élevé avec toute la chaleur et toute la bienveillance du monde. Elles sont prêtes à prendre le relais. Je pars sans inquiétude. »
De cette aventure polynésienne, elle ne retiendra que la lumière. « Un parcours très riche, très divers, beaucoup de choses très positives. On a la chance d’avoir un métier gratifiant : on voit les gens arriver en difficulté, et on essaie toujours de les faire repartir avec le sourire. »
Ici, dit-elle, pas un seul enfant ne pleure en poussant la porte de son bureau. « En général, on pleure quand on va chez le docteur. Mais ici, c’est le jeu. »
Māuruuru, Véronique. Bon voyage.

