Ellen Teamo-Gatineau et Théo Rodriguez sont tous les deux éducateurs spécialisés au Fare Tama Hau. Elle est là depuis plus de 15 ans et lui seulement depuis trois ans mais tous deux ont cette volonté d’accompagner au mieux les familles. Être un soutien, une force de proposition, et leur permettre de trouver les solutions pour aller mieux. Et c’est parfois déterminant comme pour Mohea Cheong Yn.
Ellen Teamo – Gatineau
« Permettre aux ados et aux parents de mieux se comprendre »
« Dès le lycée, je savais que je voulais travailler avec les enfants ou les ados. Cet intérêt pour les ados me vient peut-être de ma propre expérience : j’étais une ado terrible (rires) ! Personne ne me comprenait, j’avais des choses à dire et on ne m’entendait pas. De fil en aiguille, grâce à des stages, dans ma formation de lycéenne et d’étudiante, j’ai découvert le métier d’éducateur spécialisé qui me correspond à merveille. Ici, je travaille avec les ados dès la sixième jusqu’à leurs 25 ans, pour tout type de difficultés, familiales, scolaires, d’orientation, de mal-être, des conflits parentaux, de la consommation de paka, d’ice, d’écrans… On soutient et on conseille aussi bien les ados que les parents, en faisant des prises en charge individuelles ou familiales. Tout est possible.
Concrètement, on reçoit les gens une première fois, il y a ensuite une réunion d’équipe pour résumer leur demande et voir ce qu’on peut leur proposer. Puis un rendez-vous est donné avec des professionnels du Fare Tama Hau. Le suivi peut être court ou durer des années… J’ai connu des personnes très jeunes et je rencontre maintenant leurs enfants.
Je pense qu’on peut changer les choses. On revoit certaines familles par hasard et elles viennent te voir pour te remercier, parfois des gens viennent grâce au bouche-à-oreille. Quand on dénonce des faits de violence, c’est plus difficile. Parfois on dit des choses que les parents ne veulent pas entendre, il faut de la diplomatie, de l’humour. J’ai aussi eu parfois l’impression de servir à rien du tout. Parfois on nous envoie les ados ou les familles et c’est difficile de se faire accepter. Parfois j’y arrive, d’autres non. Ça dépend de chaque famille, de mon énergie, de notre vie personnelle, des rendez-vous précédents où des situations peuvent nous avoir ébranlés. On dit souvent en entretien qu’on n’a pas baguette magique, on fait ce qu’on peut. Je donne tout ce que je peux dans mon métier que j’adore, avec mes collègues, car on travaille en équipe. Je suis aussi coordinatrice de l’équipe péri-urbaine, une équipe qui se déplace dans les communes. On s’est rendu compte au fur et à mesure que certaines familles ne venaient pas au Fare Tama Hau pour des raisons de coûts, de transports… D’où la création de cette équipe périurbaine. On intervient aussi dans les établissements scolaires. On se rapproche des familles mais c’est elles qui choisissent de venir nous voir. Les challenges sont différents aujourd’hui. Il y a le problème des écrans, les parents doivent tenir bon, réussir à maintenir les limites ; celui de l’enfant-roi à qui il ne faut rien dire : la bienveillance, la non-violence, sont parfois mal interprétés et certains ne veulent plus donner de cadres éducatifs à leurs enfants ; l’alcool, la drogue, les expériences à l’adolescence, mais ce sont là des choses qui ont toujours existé, l’ice vient complexifier tout ça. La crise d’ado est surtout pour les parents qui ne reconnaissent pas leur enfant.
Il y a aussi des enjeux locaux sur la prise en charge des jeunes : on manque de professionnels, de structures. C’est un débat qui dure depuis des années. J’ai encore appris récemment que plusieurs médecins partent. Les équipes sont aussi en souffrance.
Ce que j’aime dans mon métier ? Ces moments où on parvient à rapprocher les parents et leurs enfants. Beaucoup de jeunes ne comprennent pas pourquoi les parents se fâchent. Et quand ils réalisent que c’est par amour, certains se mettent à pleurer. Il y a beaucoup d’émotions. On essaye finalement de permettre aux ados et aux parents de mieux se comprendre… »
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Théo Rodriguez
« Je suis impressionné par la résilience de certaines familles »
« L’objectif est de répondre aux demandes des parents et des adolescents, que ce soit des difficultés scolaires ou éducatives, au quotidien, à la maison. Répondre à des inquiétudes sur la consommation d’écrans ou le repli sur soi. Je les reçois d’abord en famille pour présenter la structure, notre accompagnement ; on évalue leur situation en essayant de faire le tour : l’école, les amis, la sphère sociale, les projets d’avenir, les émotions, les relations amoureuses, la sexualité… On décortique la vie de l’ado ce qui permet de faire du lien entre certaines difficultés. Il faut amener les ados à mettre des mots. On voit les parents, l’ado, chacun leur tour ou tous ensemble, c’est comme ils le souhaitent. On donne quelques techniques éducatives aux parents, on les invite parfois à simplement prendre du temps pour eux. Ils se consacrent tellement à leurs enfants qu’ils oublient leurs propres besoins, surtout les mamans. On accompagne sur des démarches compliquées mais aussi très simples. Récemment, j’ai aidé une jeune fille à faire sa demande de bourse universitaire.
L’équipe du Fare Tama Hau est pluridisciplinaire, ce qui permet de répondre à de nombreuses demandes : il y a des psychologues, des infirmiers, des médecins, des nutritionnistes, des kinés… Parfois on s’appuie sur des services partenaires quand ça ne suffit pas. On assure tous des permanences pour être sûr de pouvoir accueillir les personnes qui viennent spontanément nous voir. On va aussi en permanence dans les établissements scolaires et j’anime des groupes de paroles dans les maisons de quartier.
Je fais ce métier depuis 2018 et je travaille au Fare Tama Hau depuis trois ans. La période de l’adolescence est très particulière, elle fait écho à son propre vécu parfois. Ce qui m’intéresse le plus c’est la rencontre avec toutes ces personnes, ces familles, comprendre comment elles s’organisent, quelles sont leurs priorités. J’aime aussi me sentir utile au travail. Les journées sont toujours différentes.
Parfois c’est dur, c’est toujours très courageux de la part des personnes de venir parler de leurs difficultés, mais on ne travaille pas seul, on s’appuie sur l’équipe. Les gens ont souvent eux-mêmes une partie de la réponse, c’est en prenant rendez-vous, en parlant… En tant qu’éducateur, on leur permet de prendre du recul, de regarder les choses différemment, de réaliser certaines autres choses.
Aujourd’hui, on voit des situations de violence physique mais aussi verbale, psychologique ; Des rapports de force entre ado, qui sont amplifiés par les réseaux sociaux, il faut montrer qui est le boss ; la question des écrans est aussi une inquiétude parentale majeure ; tout comme la consommation de drogues en tout genre, d’alcool.
Après il ne faut pas diaboliser toutes les nouvelles expériences des jeunes, elles sont consécutives de l’adolescence et c’est important de pouvoir les faire et d’en parler aussi. On essaye de redonner confiance aux parents dans leur propre manière de faire, ils ont le droit de se tromper. Ce qui me surprend le plus c’est la résilience de certaines familles qui sont dans une précarité social-économique énorme avec des grands trajets pour aller au travail, des femmes qui élèvent leurs enfants, seules, et qui sont toujours présentes aux rendez-vous, à essayer des choses, à profiter de ces espaces comme le Fare Tama Hau, et le retour positif de ces familles qui nous remercient et se remercient elles-mêmes aussi d’avoir fait les démarches. Je suis impressionné par cette force des familles les plus défavorisées qui gardent courage pour avancer et prennent au sérieux la question de l’éducation. »
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Mohea Cheong Yn
« Le Fare Tama Hau m’a sauvé la vie »
« La première fois que je suis allée au Fare Tama Hau, j’avais 14 ans. J’étais suivie par les services sociaux et ils m’ont conseillé un accompagnement à la maison de l’ado. J’avais des relations compliquées avec des grosses tensions avec mes parents et j’en étais même à douter du sens de la vie. Mes parents étaient divorcés depuis plusieurs années et je ne trouvais ma place avec aucun d’eux.
Pendant longtemps j’étais uniquement suivie par une éducatrice spécialisée, puis après avoir commencé à réfléchir à ma vie, j’ai accepté un suivi psychologique ce qui m’a permis de me remettre en question et de réfléchir aux liens avec ma famille. J’avais des rendez-vous réguliers. La première rencontre a été très compliquée car le service social imposait dorénavant à mes parents un suivi au Fare Tama Hau.
L’éducatrice m’a demandé de lui laisser une chance. J’ai commencé à parler, à raconter ce qu’il se passait, mettre des mots sur toute cette violence, à demander pourquoi ma mère m’appelait à l’aide lorsqu’elle avait des problèmes. L’éducatrice m’a écouté, elle semblait comprendre ma situation, elle ne portait pas de jugement. Elle m’a fait comprendre que ma situation n’était pas normale. Je n’étais pas folle. Finalement j’ai été accompagnée jusqu’à mes 21 ans. Ma relation avec l’éducatrice a beaucoup évolué, on s’entendait très bien, j’ai pu me raccrocher à quelque chose. Elle m’a proposé des solutions en partenariat avec le service social, je suis allée en foyer des jeunes filles de mes 15 à 19 ans grâce à la protection des mineurs et jeunes majeurs accordés par le juge pour enfant. J’ai découvert un cadre où je pouvais évoluer sereinement. J’allais à l’école à pied, je me faisais à manger, je faisais mes devoirs, je travaillais au marché le dimanche matin… Ça allait beaucoup mieux. J’ai continué à aller au Fare Tama Hau régulièrement, j’ai pu bénéficier de séances de kiné, j’ai ainsi découvert que j’avais une scoliose, je pouvais voir le médecin gratuitement.
Après mon Bac, j’ai passé une licence en sciences humaines et sociales à l’Isepp. J’avais une bourse et je travaillais. J’ai bénéficié du programme Erasmus et j’ai eu l’opportunité de partir six mois à Dublin : j’ai appris tellement de choses, ça m’a ouvert l’esprit et j’aimais l’école ! Même à distance, je gardai encore contact avec mon éducatrice. Après j’ai commencé à travailler dans l’hôtellerie comme coordinatrice en événementiel puis j’ai eu un poste dans une agence de voyage. J’ai rencontré mon amoureux, on a passé une année en France et on est revenu à Tahiti pour ouvrir notre entreprise.
Aujourd’hui ça marche très bien, nous sommes en phase de développement. Si on m’avait dit à mes 15 ans que j’en serai là aujourd’hui, je ne l’aurai pas cru. Grâce au Fare Tama Hau, j’ai réussi à développer des ressources qui m’ont permis de me construire. Ça m’a sauvé la vie. Mon éducatrice, les professionnels du Fare Tama Hau et toutes les personnes qui ont été bienveillantes avec moi tout au long de ces années difficiles : leurs encouragements, leur soutien, leur confiance en moi… Ça a été déterminant. »
Article de Lucie Rabréaud – Magazine Hine
Crédit photo : Lucie Rabréaud

